Nous sommes le 25 avril 2014. Dans la banlieue nord d’Hama (Syrie), les villes de Morek et de Kafr Zita sont la cible d’une quarantaine de bombardements aériens quotidiens.

 

Passés les points de contrôle tenus par des hommes en armes des brigades locales, nous pénétrons dans Morek, accompagnés d’Ahmad. La ville me donne l’impression d’avoir été écrasée. Les bâtiments sont étalés au sol, les murs éclatés, la mosquée brisée. Seul la flèche de béton déchiré du minaret tient fébrilement debout, comme pour rappeler à ceux qui s‘aventurent dans cette ville que la guerre n’épargne rien, ni hommes, ni symboles.

Le bâtiment adjacent n’a pas connu le même sort. Soufflé par l’explosion d’un missile, il ne reste de lui qu’un tas informe de gravats. Les rues sont totalement vidées de leurs habitants. Le silence pesant régulièrement rompu par une salve encore lointaine de Kalachnikov, nous ramène à la dangerosité du lieu.

Bientôt nous croisons quelques hommes qui arpentent ce paysage désolé. Ils sont en armes et leurs tenues irrégulières sont la signature de leur appartenance aux insurgés. Leur peau est tannée par le soleil et leurs visages fatigués. Cependant ils sont vifs et souriants en apercevant le chef de la brigade d‘Ahmad, Abu Moussad. Ce dernier conduit notre véhicule. La veille, son frère est mort. Après un bref échange de salutations et de condoléances, ces hommes repartent à l’arrière pour ce reposer. Ils seront bientôt remplacés par d’autres Moudjahidines. Un système de rotation est mis en place nuits et jours pour que les hommes ne restent pas plus de quelques heures sur les points les plus durs du front. Là où nous arrivons, les troupes d’al-Assad ne sont qu’à une cinquantaine de mètres.

Une ombre, une forme qui se découpe un bref instant à la lumière d’un passage derrière une ouverture et c’est une balle qui part. Les échanges de tirs sont réguliers, et chaque blessé est un rapatriement périlleux vers un hôpital de fortune ou une course folle vers la Turquie pour les cas les plus critiques.

A Morek les insurgés sont en position défensive. Ils ont fortifié certains points avec des monticules de terre ou des sacs de gravats. Ils attendent inquiets l’arrivée des futures offensives du Régime. En face, ils n’ont guère l’air de vouloir attaquer de toutes leurs forces pour permettre aux troupes régulières de continuer leur progression vers le nord. Ils se contentent de bombarder intensément la ville, s’attelant sans relâche à transformer ce paysage en un vaste champ de ruines. A chaque baril lâché, tout le monde s’agite, bouillonnant et prêt à agir pour tirer vainement avec leur kalachnikov sur les avions ou les hélicoptères ou tout simplement pour guetter le baril chuter et se protéger. Les explosions maintiennent une pression assourdissante. Chaque bombe témoigne de l’asymétrie des rapports de force entre les insurgés et l’armée régulière.

Alors, on attend. On réfléchit et on fait des plans incertains sur l’intention du Régime.

Peut être que les généraux de l’armée régulière attendent la résolution du siège d’Homs pour basculer leurs forces de ce côté. Où peut être que le régime n’est pas si fort que ça. Certes il a l’écrasante supériorité militaire incarnée par les MIG et leurs missiles, les hélicoptères et leurs barils d’explosifs. Ces bombardements intriguent. Il s’agit d’un mélange entre une haute technologie, l’hélicoptère, et une arme artisanale, presque archaïque, le baril rempli d’explosifs allumés par une mèche et poussé du pied à haute altitude. Certes, l’effet final est très destructeur matériellement et psychologiquement mais il est impossible de viser. Comme si cette arme était une solution à économie de moyens. Comme si le régime, bien que supérieur en puissance, était aussi à bout de souffle dans cette guerre d’usure. Comme si par extension, les hélicoptères et avions qui nous menacent en permanence sont d’un nombre très limité.

Tout n’est que supposition. Comme quand un avion semble hésiter à descendre en piquet trop prêt de la ligne de front, les hommes y voient le signe que le pilote croit les insurgés dotés d’armes anti-aériennes. Comme quand la nuit, couché dans l’herbe d’un champ jouxtant une maison pour qu’au pire si le missile frappe les lieux, tout le monde ne meurt pas, vous tendez l’oreille au son de l’hélicoptère au dessus de votre tête, le souffle retenu, les cigarettes éteintes, de peur que les pilotes aient des lunettes infrarouges et détectent les chaleurs émises.

On ne peut que supposer, mais supposer c’est déjà se prémunir.

Malgré cette attente, sur le front les combats de rues sont féroces. Chaque pierre porte les stigmates de la guerre. La chaux qui recouvrait les bâtiments se soulève en un nuage blanc opaque et obstrue la vue à la moindre déflagration. Ce champ de ruines est le seul et unique verrou qui empêche les troupes régulières de continuer leur remontée vers le nord du pays. Et avec la chute d’Homs quelques jours après notre départ, il est possible que Morek devienne un enjeu d’importance.

Kafr Zita la ville voisine, sert de base arrière à une poignée de combattants comme le reste de la région environnante. Hors QG, nous n’avons jamais vu de grands groupes d’insurgés résider aux mêmes endroits, ceux-ci étant en petits groupes d’une quinzaine de Moudjahidines dispersés dans des maisons distantes de plusieurs kilomètres. Cette ville est en revanche encore peuplée de nombreuses familles civiles n’ayant pu se résoudre à quitter leurs maisons de toujours ou bien trop pauvres pour abandonner le peu qu’elles possèdent. Les oreilles tendues nuits et jours vers les talkies-walkies, elles guettent les annonces d’attaques par les forces aériennes du régime.

Loin dans le ciel, hors de portée des Kalachnikov, les MIG et les hélicoptères déversent missiles et barils d’explosifs indifféremment sur les deux villes.

C’est dans cette région que nous rejoignons une brigade de moudjahidines pendant dix jours pour mener une enquête ethnographique et un documentaire sur le quotidien des combattants. Après deux premiers séjours de quarante jours réalisés au Nord d’Alep, nous poursuivons notre investigation sur la rébellion syrienne. On le sait, les temps de guerre sont toujours difficiles à saisir : temps incertain et suspendu où la vie est plongée dans l’ignorance la plus totale des contours que prendront les lendemains.

La brigade qui nous accueille nuit et jour est composée de 107 Moudjahidines. Autrefois étudiants, commerçants ou agriculteurs, la plupart n’était aucunement préparée à la guerre. Tous proviennent de la ville d’Hama et de la région. Elle s’est constituée au moyen de relations familiales, amicales ou de voisinages. Tout le monde se connaissait d’avant la révolution. La pratique de l’Islam y est partagée et constitue d’ailleurs une des conditions d’entrée dans la brigade. Comme partout, les combattants usent des mêmes mots pour justifier leur révolte. Ils dénoncent avec vigueur la violence d’un pouvoir arbitraire, la répression religieuse, la corruption, les violences physiques, les enlèvements et disparitions, les humiliations au quotidien. Les massacres de 1982 dans la ville d’Hama sont sur toutes les bouches. Toutes ces histoires racontées sont incarnées dans des existences proches et concrètes des combattants. L’épisode des enfants de Deraa a définitivement levé le voile de la peur et conduit au basculement d’une masse importante d’individus dans les chemins de la révolte.

Depuis le départ, la lutte armée est expliquée de manière identique. Ce qui change, c’est le lexique utilisé par les combattants. Lors de nos deux séjours en juillet et décembre 2012, nous constations que leurs récits transpiraient l’exaltation, la détermination, les rêves et le subjonctif. Ils se dotaient d’un passé et d’un futur homogène. Ils croyaient en un immense champ des possibles. Leur futur leur appartenait. Désormais, à mesure que le conflit s’enlise, les espoirs se tassent. La fatigue se lit naturellement sur ces visages cernés, vieillis et desséchés par l’épreuve radicale de la guerre. Ici, le sentiment de tourner en ronds dans l’étroitesse des territoires libérés est vif. La lutte paraît être désormais dirigée « fatalement vers l’impossible ». Elle est comme dépotentialisée. Seul la présence au présent, la vie au jour le jour réactualise la lutte armée. « Les gens ont perdu beaucoup de leurs rêves. Avant, ils avaient beaucoup de rêves, mais la nécessité vole les rêves. J’ai tout oublié maintenant. Désormais, plus rien n’existe outre les nécessités de la guerre » nous explique Ahmad.

 

Le sentiment « d’être seul au monde » est en creux de tous les discours. De toute évidence, leur solitude eu égard de la communauté internationale, renforce leur sentiment d’être parfaitement seul dans cette voute géopolitique, impassible et muette, indifférente au cadavre gigantesque et transparent que forme désormais la Syrie.

 

Le mépris des forces étrangères, voire la stigmatisation dont les Moudjahidines font l’expérience, est favorable à une certaine radicalisation religieuse. Au cours de chacune de nos rencontres, les combattants débattent avec nous de ce qu’est le « vrai Islam ». Ils évoquent un Islam tolérant et ouvert aux autres religions. Si le recours à l’Islam est constant, c’est surtout dans le sens d’un projet de moralisation des moeurs. Ceci n’a rien de surprenant. Outre le contexte culturel spécifique de la Syrie, on comprend bien qu’une révolution se caractérise par la destitution des ordres anciens et dépossède les individus de leurs rapports ordinaires au monde. En outre, alors que le pays prend la figure de l’étrange et du menaçant, que la violence se banalise effroyablement, que la destruction est omniprésente, et que la mort est présente au quotidien, le discours religieux témoigne sans doute de cette aspiration obstinée à un ordre. C’est ainsi que l’Islam ouvre des possibilités génériques mais non singulières. D’ailleurs, il est très rare d’entendre les combattants décliner de manière concrète comment l’Islam pourrait trouver une traduction politique pratique. Au fond, l’Islam paraît fonctionner comme une garantie contre l’errance.

Enfin, de manière tout à fait pratique, la religion aide à accepter la possibilité de la mort. Dans les moments de tensions angoissantes, particulièrement sur les lignes de front ou au cours des bombardements, nous y constatons un calme déroutant. Inquiet, nous demandons des explications. Les réponses sont toujours les mêmes : « Allah détermine le jour de ta mort (…) Tu ne pourras rien y faire ».

En tant que tel, la possibilité de la mort est encensée. Elle est affrontée comme pour la rendre vaine. Elle est même glorifiée, désirée voire transfigurée au moyen de la construction de la figure du martyr. Durant notre séjour, huit membres de la brigade sont décédés. On entend les pleurs et la tristesse agiter les Moudjahidines. Seulement, très vite, la mort paraît être acceptée comme une nécessité pour entrevoir la possibilité d’assister à l’aurore difficile d’un monde rayonnant. Cependant, à mesure que les morts s’accumulent, cette figure du martyr tend à s’essouffler. La mort se banalise. Pire, elle se rationalise. D’ailleurs, il n’est pas rare de voir que les tombes sont creusées avant d’être habitées. C’est ainsi que la mort tend à se fondre dans une transparence impersonnelle. Le martyr devient un mort sans nom, un « presque personne ». Devant le mutisme international, en Syrie, la mort devient brutalité et inconsistance.

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